Homélie du Frère Eric Le Danois

21 mars 2021
Eh bien, cahin, caha, nous approchons à grands pas de la Semaine Sainte. Et notre regard se porte avec plus d’intensité sur la mort et la résurrection du Christ.
Dans une vision prophétique, notre 1ère Lecture voit arriver le jour de l’Alliance Nouvelle et Eternelle, scellée sur la Croix. Notre 2ème Lecture contemple le Christ qui se soumet au plan du Père, avec un grand cri et des larmes, tandis que notre Evangile proclame arrivée, l’heure où le Fils de l’homme va être glorifié. Alors on peut noter que nos 3 Lectures de ce matin, présentent une remarquable unité. Et cette heure, eh bien, Jésus l’a désirée, tout en la redoutant, au point qu’Il a même été tenté de prier le Père de l’en délivrer.
Eh bien pendant tout ce temps du Carême, nous n’avons pas cessé d’être invités, à poser un regard en profondeur sur Jésus, et d’aller au coeur de notre foi ; nous avons été invités à dépasser un regard superficiel ou un savoir sur Jésus, oui, pour aller à sa rencontre et c’est complètement différent ! D’ailleurs, remarquez que c’est au moment où le drame se noue, que toute l’attention se concentre sur Jésus, sur Celui qui apporte la nouveauté. Il attire l’attention de tous, de ses amis, de ses ennemis, mais aussi des badauds, et de ceux qui viennent de loin, de ceux qui viennent de la Grèce lointaine, et ils demandent : « Nous voudrions voir Jésus ». Oh, ce n’est pas une entrevue qui est demandée ici, c’est seulement la grâce de L’apercevoir, de Le contempler.
Alors, eh bien, la première question qui pourrait nous venir, pour nous aujourd’hui, c’est « comment, et où, voir Jésus ? » Bien sûr, première chose qui vient à notre idée, on le voit d’abord dans notre frère, dans notre soeur, qui est à côté. Mais, l’autre lieu auquel on peut penser, c’est bien sûr le Saint Sacrement, mais par contre, on ne peut y trouver le Seigneur, que si on a pris conscience et acte des paroles que Jésus nous laisse dans cet Evangile : « Quand j’aurais été
élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ». Il voit sa vie comme un combat, contre le Prince de ce monde, et, par amour Il veut arracher les âmes aux griffes du Diable, aux griffes de Satan. Mais en attendant, Il est quand même pleinement lucide sur ce qui l’attend : l’injustice, l’humiliation, et l’exclusion ; mais, Il a fait son choix, et ce choix, passe inévitablement par la Mort ; mais en même temps, il est celui de la Vie ; « L’heure est venue pour le Fils de l’homme d’être glorifié ; oui je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre, ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il donne beaucoup de fruit ».
Eh bien, même si le Seigneur, si Jésus a conscience que sa détermination a un sens, Il a horreur de ce qu’Il va subir. Et Il éprouve l’angoisse, de tout être humain devant la souffrance, et la mort. Et dans son désarroi, Il s’adresse encore à son Père : « Maintenant, je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Père délivre-moi de cette heure ! ».
Alors on peut vraiment dire, et comprendre, que tout ce que nous éprouvons dans nos vies, nos propres peurs, nos propres angoisses, ce que nous avons à vivre face à la dure réalité du monde, eh bien Jésus, tout Fils de Dieu qu’Il est, Il l’a aussi éprouvé. Et l’Evangile nous montre même un Jésus qui est retourné intérieurement ; Il le dit lui-même : « mon âme est bouleversée ».
Etant vraiment homme, avec l’instinct de conservation qui est propre à l’homme, et à chacun de nous, c’est normal que Jésus ait eu peur. Il a hésité devant ce qui l’attendait, pour changer le monde ; ce monde qui paraît tellement immuable, que parfois c’est, à en désespérer… A quoi bon ? Et pourtant, Il gardera toujours l’espérance. Il ne va pas se dérober à sa mission, parce qu’Il a toujours marché dans la direction de la volonté de son Père. C’est alors, que le prince de ce monde, le mal, sera jeté dehors. Et pour cela, Jésus accepte de devenir grain de blé, qui tombe en terre, grain de blé qui ne garde pas sa vie pour lui-même, mais grain de blé qui choisit de mourir pour donner beaucoup de fruit. Eh bien dans la bouche de Jésus cette image, devient claire : Il va mourir pour donner, à tous les hommes, la Vie !. Or, voilà que dans ce même évangile, Jésus nous appelle : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive » ; « qui aime sa vie, la perd ; qui s’en détache en ce monde, la gardera pour la Vie éternelle ». On voit l’exigence d’un tel appel !
Mais qu’est-ce que ça signifie pour nous aujourd’hui ? Cesser de s’attacher à sa vie, ce n’est pas se détruire, ce n’est pas tuer en soi, toutes nos richesses, de l’intelligence ou du coeur. C’est au contraire, commencer à vivre au compte de Jésus, et au compte de Dieu, selon la volonté du Père : « Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite ». Mais pour prendre conscience de cela, il peut être nécessaire de tout quitter, de nous vider tout ce qui nous a façonné jusqu’à aujourd’hui, de nous libérer de tout ce qui nous formate selon le monde et les modes de celui-ci où règnent « le moi d’abord », nos rapports de force, l’esprit de domination, et l’affirmation de soi. C’est tout le sens du Carême : apprendre à ne pas vivre suivant nos envies égoïstes, suivant notre manière de voir, selon le monde que nous, nous voudrions, ou comment les autres devraient être pour nous satisfaire, mais, en étant tout simplement nous-mêmes, fils du Père, qui offrons nos dons, notre vie, quels qu’ils soient, aux uns et aux autres, pour la vie de tous. C’est un appel à livrer notre vie dès maintenant à Jésus, pour qu’elle devienne germe et moisson.
On sait qu’un être humain, une personne, ne peut grandir, rester constamment en marche, s’ouvrir sans cesse à la vérité et à la vie qui se présentent sur son chemin, sans accepter de mourir chaque jour, à une partie de lui-même, un peu à la manière de la chenille qui doit mourir, pour laisser la place au papillon.
On ne peut parler de mort qui fait grandir, qu’en regardant, dans la foi et l’amour, l’histoire personnelle de Jésus. En fait, c’est tout simplement une question de choix. « Celui qui aime sa vie, la perd », et cela paraît clair. Nos expériences de vie, nous rapportent que nous n’avons jamais cessé de mourir de notre naissance, à aujourd’hui ! Nous avons été amenés à faire des choix, à quitter partiellement ou totalement, ce que nous avons peut-être construit, pendant des années, incluant la sécurité qui était attachée, pour commencer de nouveaux projets de vie : un peu comme le bébé, qui laisse la place à l’enfant, l’enfant qui laisse la place à l’adolescent,
l’adolescent qui laisse la place à l’adulte, et l’adulte, dans toutes ses étapes de vie, jusqu’à la mort. Evidemment, comme nous sommes dans le mouvement de la vie, nous ne nous en rendons pas compte, mais nous sommes morts déjà, à beaucoup, à énormément de choses à beaucoup de réalités pourtant belles, afin de naître à autre chose. Quelle continuité peut-il y avoir dans toutes ces morts, sinon le désir d’être fidèle à la vie, à l’appel de la vie en plénitude et dans toute sa vérité ?
Alors aujourd’hui encore, Jésus nous appelle à faire totalement confiance au Père, à faire le vide en nous, afin de devenir celui que nous sommes en profondeur ; Il a donné sa vie pour ça, Il a donné sa vie, pour que nous prenions conscience que nous sommes chacun, et tous, les enfants bien aimés du Père !
Amen.